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Musique touarègue
Tinariwen : un combat pour l’existence !
Le groupe révolutionnaire touareg, Tinariwen,
vient de sortir un nouvel album. "Aman Iman", sorti le 5 février
2007, est un véritable régal musical.
Un combat pour l’existence du peuple touareg,
celui pour l’existence de la langue touarègue, celui pour
l’existence de la liberté : celle des Imazighen dans leur ensemble.
Un combat pour que cessent les souffrances imposées aux Imazighen
(Berbères) dans l’indifférence totale du monde entier.
Timanriwen est un appel aux Imazighen afin qu’ils se prennent en
charge, de façon indépendante, sans compter sur qui que ce soit,
mais seulement sur leur rassemblement et leur unité, afin de se
libérer des griffes du colonialisme qui tend à les éradiquer.
Si Tinariwen se conjugue avec "combat", c’est parce que leur
musique, leur groupe sont nés dans le combat : c’est la nécessité du
combat qui les a fait naître.
Leurs premières chansons étaient des appels à rejoindre le maquis et
à faire la guerre, à prendre les armes, les vraies, celles qui
sortent le feu, pour se défendre et défendre leur dignité. Et c’est
dans le maquis que le groupe s’est formé.

Tinariwen ou le combat par la musique et le chant...
Il est difficile de résister à la musique de Tinariwen : une musique
qui touche profondément, une musique rude et brute qui vient du fin
fond du désert. Avec sa musique, Tinariwen nous fait voyager à
travers l’Histoire, l’Histoire de la Berbérie. Sa poésie nous
rappelle aussi toutes les invasions que les Berbères ont subies,
tous les combats qu’ils ont menés et ceux à mener. Les chants de
Tinariwen, ce sont aussi l’espoir : ils expriment cette
détermination à œuvrer pour que le peuple amazigh se libère et
accède à sa souveraineté et son épanouissement.
Les membres de Tinariwen font la musique qu’ils aiment naturellement
car ils sont issus d’une société pour laquelle la musique fait
partie du quotidien, une société de joie et de fêtes ; la société
touarègue. Mais la souffrance qu’ils ont subie a fait que leur
musique et leurs chants dégagent aussi une puissance qui appelle au
combat et à la lutte.
Oui, Tinariwen est né dans la souffrance, l’exil, le combat et la
guerre. Tinariwen, c’est l’Histoire récente des Touaregs victimes et
martyrs des pires atrocités.
La colonisation française
Si les conquêtes arabo-musulamanes n’ont pas achevé la soumission de
l’ensemble du peuple amazigh dans la mesure où certaines contrées du
pays amazigh ont pu y échapper - et c’est le cas justement des
Touaregs -, la colonisation française n’a épargné aucune partie, y
compris le pays Touareg. Malgré leur résistance acharnée, ils ont
fini par être vaincus par la nouvelle machine de guerre, arrivée
avec de nouvelles armes à feu.
Les Français, lorsqu’ils ont été contraints de laisser leurs
colonies africaines, ont cru bon de tracer des frontières et
d’établir des Etats créés de toutes pièces. Les Touaregs, quant à
eux, n’avaient pas cherché à être Maliens, Nigériens, Libyens ou
Algériens. Ils voulaient juste rester Touaregs dans leur pays et
garder leur territoire... Ils ne voulaient surtout pas être
rattachés à des Etats dans lesquels ils ne se reconnaissaient pas.
Une lettre a été même adressée au Général de Gaule pour lui faire
savoir que les Touaregs ne tenaient pas à être rattachés à ces
nouveaux Etats. Leur demande est restée sans suite. Comme si la
France voulait faire payer aux Touaregs leur résistance !
Le sort des Touaregs entre les mains d’assoiffés de pouvoir.
L’indépendance de l’Etat malien, comme celles des autres Etats que
la France avait créés, a été l’avènement des malheurs des Touaregs.
A peine installé, l’Etat malien - c’est le cas de l’Etat nigérien
également -, ne s’est intéressé aux Touaregs que pour leur soutirer
l’argent des impôts et réduire leur mobilité. Les nouveaux Etats qui
se sont ainsi imposés aux Touaregs étaient (et le sont toujours
d’ailleurs) de véritables Etats coloniaux.
Les Touaregs ne pouvaient supporter ce nouvel ordre qui, en plus de
les marginaliser et de les priver de tous les droits, les humiliait.
Ainsi, le mécontentement a très vite vu le jour à travers le pays
touareg. Mais les Etats, n’acceptant pas d’être remis en cause, ont
très vite fait appel à la violence.
L’année 1963 : souffrances subies, tentes brûlées, parents
assassinés,...
1963
est une année qui a marqué Ibrahim ag Alhabib dit "Abaraybone" :
c’est une année où il a vu des vieux et des bébés tués par l’armée
du Mali. Une armée qui n’a pas épargné les animaux : une manière de
priver les Touaregs de l’un de leurs moyens de "survie". Dans le
film documentaire
Teshumara. Les guitares de la rébellion touarègue,
réalisé par Jérémie Reichenbach, Abaraybone raconte comment les
militaires maliens, tous noirs, alignaient des Touaregs et les
exécutaient en public devant les populations obligées à y assister
et à applaudir... applaudir l’exécution de leurs propres parents !.
Paradoxalement, cette année, 1963, a vu, au Nord, l’armée algérienne
pénétrer en Kabylie, un autre pays berbère, où elle a assassiné,
violé et torturé. La Kabylie avait alors osé défier l’Etat algérien
et remis en cause le gouvernement illégitime et anti-démocratique
qui s’était installé juste après le départ de la colonisation
française. Ainsi Touaregs et Kabyles, deux composantes d’un même
peuple, se battaient contre deux Etats coloniaux qu’un autre
colonialisme, le français, avait laissé en terre amazighe. Mais
voilà qu’à l’époque chacun ignorait le combat de l’autre. Peut-être
même que chacun ignorait l’existence de l’autre !
L’exil et la souffrance
A l’âge de quatre ans, en 1964, suite à l’assassinat de son père,
Ibrahim, avec les autres membres de sa famille, a été forcé à
l’exil. Son père venait d’être assassiné par les militaires maliens
parce qu’ils l’accusaient d’être en contact avec les "rebelles"
touaregs. Ainsi, il fait partie d’une génération qui est née dans
l’oppression, cette oppression qui les a accompagnés tout au long de
leur jeunesse. Et comme si cette oppression de l’Etat ne suffisait
pas, est venue se rajouter la dureté de la nature avec une
sécheresse qui a frappé le pays touareg et qui a fait d’énormes
dégâts au sein du cheptel très important dans la vie économique et
sociale des Touaregs.
La musique
Très jeune, Abaraybone s’intéressait à la musique. Il avait fabriqué
sa première guitare avec un bidon sur lequel il avait fixé des
cordes. Il jouait des chansons traditionnelles touarègues.
Cette musique était, aussi bien lui que les autres membres de
Tinariwen, une manière de redonner un sens et un espoir à leur vie
en retrouvant leurs racines. C’est donc naturellement qu’Ibrahim
s’est retrouvé entrain de faire de la musique et composer des
chansons qui traduisent ses préoccupations et convictions qui sont
celles des jeunes comme lui.

Ibrahim ag Alhabib, dit Abaraybone
La première chanson de Tinariwen a été composée dans le but d’unir
l’ensemble de la jeunesse touarègue face à l’oppression du régime
malien :
"Mes amis écoutez moi,
Vous êtes tous attachés au même pilier,
Il n’y a que l’union qui peut vous en détacher,
Unissez-vous main dans la main."
Il faut dire que très vite le groupe "Tinariwen" a su transmettre un
message au peuple pour lui faire prendre conscience de ce qu’il
subissait et pour le faire aller de l’avant et se battre pour sa
dignité.
Leurs chansons étaient interdites. Même les autorités algériennes
les censuraient lorsqu’ils étaient en exil notamment à Tamenrasset :
accusés de diffuser des chansons politiques, ils se feront même
arrêter.
Tinariwen rêvent de voir le peuple touareg libéré et accéder à
son épanouissement...
Dès le début, dans leurs chansons, ils appelaient les jeunes à se
soulever et à rejoindre le maquis.
Pendant les années 1990, la musique de Tinariwen a été utilisée
comme un message des combattants touaregs qui envoyaient des
cassettes dans les campements pour sensibiliser les citoyens restés
au pays.
L’engagement dans la lutte armée.
Lorsqu’un camp d’entraînement a été ouvert en Libye pour les
Touaregs, les jeunes qui plus tard membres de Tinariwen ont rejoint
le camp : ils étaient parmi les premiers à y aller. Mais, six mois à
peine après leur arrivée dans ce camp d’entraînement, plusieurs
d’entre eux ont compris que ce n’était pas pour la cause touarègue
que la Libye formait militairement les Touaregs : c’était pour les
envoyer combattre au Liban et en Palestine. C’est ainsi que les
membres de Tinariwen, comme plusieurs autres jeunes touaregs, ont
déserté le camp libyen : ils ne voulaient surtout pas être utilisés
pour une cause qui n’était pas la leur. C’est à partir de ce moment
que les membres de Tinariwen se sont investis davantage dans leur
musique.
Lorsque les jeunes de Tinariwen sont partis du camp libyen, leurs
chansons les avaient précédés dans les campements. Ces chansons
étaient répandues partout et sont devenues une menace pour les
autorités maliennes au point qu’elles furent interdites.
A leur retour au pays, les membres de Tinariwen n’avaient ni armes
ni aucun moyen. Avant même qu’ils n’entreprennent quoi que ce soit,
plusieurs d’entre eux furent arrêtés. Ils se rendirent dans les
montagnes et, là, ils reprirent les six armes qui leur avaient servi
pour leur première attaque contre l’armée malienne. Les premières
attaques ont visé notamment les casernes de l’armée malienne dans le
but de trouver d’autres armes. L’objectif des combattants touaregs
était l’armée et jamais ils ne se sont attaqués aux populations
civiles.
Et tout en prenant les armes, leurs guitares les accompagnaient.
La déception et l’abandon du maquis
Les divisions qui ont marqué la révolte touarègue avaient beaucoup
affecté les membres de Tinariwen. Ces révolutionnaires qui pensaient
qu’il fallait d’abord se constituer comme un peuple avant de se
permettre des divisions, étaient catastrophés par le fait que les
Touaregs n’étaient pas capables de s’unir autour d’un objectif
commun. Ils pensaient profondément qu’aucun Etat en Afrique n’aurait
pu les arrêter s’ils avaient été unis.
Et imaginons un instant que l’ensemble des Imazighen puisse s’unir !
Tamazgha aurait été ce qu’elle doit être et ce qu’elle n’aurait
jamais cessé d’être !
Les divisions au sein des rangs touaregs ont commencé lorsque l’idée
de négocier avec les Etats est apparue. C’est notamment lorsque les
Touaregs ont pris le dessus militairement sur les armées des Etats
malien et nigérien que ces derniers, avec les conseils notamment de
l’Algérie et de la France, ont souhaité négocier. La négociation
avait comme principal objectif d’affaiblir la résistance touarègue
et surtout de la désarmer. Ainsi, des accords ont été signés entre
les combattants touaregs et les Etats du Mali et du Niger.
Pour Abraybone, certains points pour lesquels les Touaregs ont signé
le pacte sont positifs ; c’est le cas de la question relative à
l’instauration du système d’autonomie qui aurait permis, s’il était
mis en pratique, aux Touaregs de gérer leurs propres affaires :
"décider chez soi pour les siens", mais il déplore en même temps que
plusieurs points pourtant contenus dans le pacte signés ne soient
pas respectés par les Etats. Les choses ne sont pas claires, selon
lui. "Ils nous ont désarmé en nous promettant du travail ou
l’incorporation dans l’armée" affirme Abraybone qui a refusé
d’intégrer l’armée car sa mentalité en est tout simplement
incompatible ; il est tellement attaché à la liberté et au désert
qu’il ne peut se voir enfermé dans une caserne.
Le combat de Tinariwen ne s’arrêtera pas !
Si l’Etat malien a signé des pactes avec les combattants touaregs,
s’il leur a promis des choses, la musique de Tinariwen ne semble pas
avoir sa place au sein de l’Etat malien. Mohamed ag Itlale, dit
Japonnais, souligne le fait que l’Etat malien ne s’est jamais
intéressé à la musique de Tinariwen. Le groupe a été complètement
ignoré. Ce n’est pas pour autant que le groupe laissera tomber.
"Nous développerons notre musique nous-mêmes et nous continuerons à
enseigner l’Histoire de notre peuple" affirme Japonais dans le film
documentaire
Teshumara.
C’est bien d’un combat qu’il s’agit, le combat que les membres de
Tinariwen n’ont jamais abandonné. En réalité, ils n’ont jamais
baissé les armes. Il est vrai qu’ils ont abandonné les kalachnikovs,
mais ils ont gardé l’autre arme, la plus efficace, cette arme qui
leur permet de s’adresser à leur peuple mais aussi au monde entier.
Il s’agit bien de leurs guitares et leurs voix par lesquelles ils
expliquent au monde l’Histoire de leur peuple et les injustices
qu’il subit.
La poésie de Tinariwen appelle les Touaregs à se battre et à ne pas
admettre ce fait accompli que nous imposent les systèmes qui nous
gouvernent. Leur message est un appel au combat et à la lutte pour
l’existence du peuple touareg, et à travers lui celle de peuple
amazigh (berbère) dans son ensemble. Tinariwen, c’est la rage de
voir l’existence de la langue berbère, pour la dignité et
l’épanouissement du peuple berbère. La musique de Tinariwen, c’est
surtout cet espoir qu’on voit à l’horizon : y a-t-il une raison pour
qu’un peuple aussi jaloux de sa liberté et son existence
disparaisse !
Oui, il est clair : Tinariwen rêve de voir le peuple touareg libéré
et accéder à son épanouissement...

L’album
La chanson
"Klegh achel" ("J’ai passé la journée") évoque
tout ce que les Touaregs ont subi suite aux terribles sécheresses
des années 70 et 80, notamment l’exil et l’errance auxquels ils ont
été contraints.
Dans l’une des chansons, Tinariwen rend hommage à
Mano Dayak, un héros de la résistance touarègue.
Mano Dayak était le dirigeant de la résistance touarègue le plus
médiatisé. Il avait joué un rôle très important dans la
reconnaissance de la cause touarègue. Sa disparition, suite à un
accident d’hélicoptère, en 1995, reste toujours un mystère. La
chanson rappelle, entre autre, que si les Touaregs communiquent
aujourd’hui avec le téléphone satellite, c’est grâce à Mano Dayak.
Dans la chanson
"Ma tadjem yinmiksan" ("Pourquoi cette haine entre
vous"), Abaraybone s’adresse à ses compatriotes touaregs pour les
appeler à cesser la haine et les divisions qu’il y a entre eux. Il
leur rappelle qu’ils ne sont ni "occidentaux" ni Arabes... Ce sont
ces divisions internes et cette haine qui ont été l’entrave la plus
importante dans la marche du peuple touareg. C’est à cause de cela
qu’ils ont toujours été floués et qu’ils n’ont pas pu atteindre leur
objectif, notamment leur totale libération.
"Ahimana" ("Ô mon âme") est une chanson improvisée par
Japonais pendant l’enregistrement de cet album. C’est un mélange
spontané de l’histoire d’une lettre qu’il écrit à sa mère sur les
contraintes de l’exil avec d’autres paroles empruntées à des
chansons traditionnelles dont une chantée habituellement par des
femmes.
Abaraybone revient sur l’épisode de 1963 dans la chanson intitulée
"Soixante trois". C’est l’une des premières chansons
composées par Ibrahim durant les années 80 avec Intiyden, mort en
1994 d’une étrange maladie. La chanson évoque donc la révolte
touarègue de 1963 brutalement réprimée par l’armée malienne qui a
commis des massacres sans précédent. Des vieux, des femmes et des
enfants ont été assassinés et des cheptels décimés. Alors qu’il
n’avait que quatre ans, Ibrahim a été marqué par cet épisode et rien
ne le lui fera oublier... C’est cette douleur qu’il exprime dans
cette chanson.
La chanson "Touamst" a été composée en 1194 par
Abdallah Ag Alhousseyni, alors que les mouvements armés touaregs
avaient sombré dans les luttes intestines entre partisans du
cessez-le feu et partisans de la poursuite du combat. La chanson est
un appel au rassemblement et à l’unité en rappelant que "un peuple
divisé ne peut atteindre son but".
"Imidawen win akal-in" ("Amis de mon pays") a été
composée par Abaraybone en exil . Elle évoque la séparation et le
manque des êtres aimés.
"Awa d idjen" ("Ce qui est advenu"), composée par
Japonais (Mohamed ag Itlale), évoque le manque d’eau en pays touareg
mais aussi la situation de la langue touarègue (Tamacheq) qui est
bafouée et ignorée par les pouvoirs en place. Il met en exergue les
dégâts provoqués par le manque d’eau et ceux provoqués par la
non-reconnaissance d’une langue , en l’occurrence, ici, le Tamacheq.
Il décrit la langue touarègue comme une grande vérité enterrée dans
le désert depuis longtemps et sur laquelle l’ignorance a prié une
dernière fois.
"Ikyadagh d-im" ("Je te regarde"). Composée par
Ibrahim, elle évoque l’amour qu’il voue à sa bien aimée.
"Tamatant tilay" ("La mort est là"). Composée par
Alhassane ag Touhami en 1983, elle est un appel au combat. C’était
les années chaudes entre les combattants touaregs et l’armée du
Mali. Et pour échapper à la mort, il appelle ses compatriotes à
prendre les armes et à rejoindre les montagnes.
"Assouf" ("Nostalgie") est une chanson écrite par
Abaraybone dans les années 80. Une chanson qui évoque la nostalgie
et l’amour : il s’adresse à ses amis et leur dit "qui sait ce qui
peut soulager un cœur qui brûle ?"
"Izaghagh ténéré" (J’habitais le désert) est une
chanson d’Abaraybone qui traite de la solitude dans le désert
(ténéré) au milieu du son de tendé, le tendé des esprits.
Masin FERKAL
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