LA DATE DE L'APPARITION DE TIFINAGH :
Là aussi, quelques hypothèses cohabitent en attendant d'autres travaux.
La seule certitude nous vient d'une inscription qui porte une date :
celle du temple du roi amazigh Massinissa qui attribue la construction
du temple à l'an 10 du règne de ce roi ; c.-à-d. 139 ans avant notre
ère.
Pour certains, les transcriptions libyco-berbères commencent à
apparaître vers 150 ans avant notre ère et s'étendent sur une période de
quelques 600 à 700 ans.
Mais cette date bute sur une objection de taille. Etant devant un
alphabet déjà perfectionné - celui du temple de Massinissa - il est tout
à fait normal de supposer une certaine période de développement qui ne
peut être atteint en 11 ans. Camps (1978) remonte la date de
l'apparition de Tifinagh au moins jusqu'au VI siècle avant J.C.
L'EVOLUTION DE TIFINAGH :
-Officialisation chez les rois Massinissa et Micipsa pendant leurs
règnes.
-Usage maintenu jusqu'à la période romaine (mentionné chez les auteurs
latins tardifs : Fulgence le mythographe, Corippus, etc.)
-Disparition de l'Afrique septentrional à l'arrivée des Arabes. Aucun
texte arabe n'a mentionné cette écriture.
-Son maintien chez les Touarègues jusqu'à nos jours .
-Sa renaissance au début des années 70 chez les Berbères d'Afrique du
Nord (surtout d'Algérie et du Maroc) .
Q
UELLE EST L'ORIGINE DE CETTE ALPHABET ?
La question des origines est décidément soulevée à chaque fois qu'il
s'agit des Amazighs. On s'est d'abord interrogé sur l'origine du peuple.
Cela a ouvert le champ à certaines hypothèses invraisemblables, initiées
surtout pour des fins idéologiques. L'alphabet tifinagh n'a pas échappé
à cette question récurrente. Plusieurs hypothèses ont été avancées.
Les ancêtres des Berbères, les Libyens, mot qui vient de 'Libou' par
lequel les Egyptiens les désignaient, disposaient d'un alphabet à un
moment où la plupart des autres peuples n'en avaient pas ou
n'utilisaient que des systèmes hiéroglyphiques ou au plus syllabiques.
La question a donc été soulevée pour savoir d'où leur vient cet
alphabet.
Certains seraient tentés de voir dans cette interrogation une manière
implicite de sous-entendre que rien ou presque n'est typiquement amazigh
ou d'Afrique du Nord. Et s'il s'agit tout simplement d'une invention
berbère ? Les Amazighs, surtout au Maroc, certainement excédés par cette
recherche éternelle d'une origine extérieure à tout ce qui se rapporte
au domaine berbère, ont développé une version fréquemment citée pour
consacrer l'origine autochtone de cet alphabet. Pour eux, Tifinagh est
un mot composé de 'Tifi' qui signifie trouvaille ou découverte et de
l'adjectif possessif 'nnagh' qui signifie notre. Tifinagh voudrait donc
dire notre trouvaille ou notre découverte. Cette interprétation
simpliste et très probablement éronnée ne tient pas compte des
variations régionales et de l'évolution de la langue amazighe ; le
berbère d'il y'a plus de 2500 ans n'est certainement plus le même que le
chleuh ou le kabyle parlés actuellement.
Ci- après, nous exposons les hypothèses les pus fréquemment soulevées.
ORIGINE INCONNU ?
Cité par Prasse (1972), M. Cohen (La grande invention de l'écriture et
son évolution (1958)), conclut que l'origine de l'alphabet tifinagh
reste inconnue. Selon lui, toutes les tentatives de le dériver des
hiéroglyphes égyptien, des alphabets sudarabique, grec, ibérique, voire
phénicien- punique, n'ont pas réussi à fournir la preuve décisive.
ORIGINE PHENICIENNE?
Selon Hanoteau, le nom même de l'alphabet amazigh trahit son origine
phénicienne. Tifinagh est un nom féminin pluriel dont le singulier
serait tafniqt : la phénicienne.
Cette hypothèse est largement partagée par les berbérisants. Ainsi, pour
Salem Chaker (1984), 'L'alphabet Tifinagh est très certainement
d'origine phénicienne, comme la quasi totalité des systèmes
alphabétiques existants.' Plusieurs raisons ont poussé S. Chaker à
considérer que l'alphabet tifinagh est d'origine punique :
- le mot tiphinagh: ce mot vient de la racine /fnq/ qui désigne les
phéniciens en sémitique. L'alternance q / gh [1] est une alternance
morphologique très fortement attestée en berbère, le cas de la
construction de l'intensif en est l'exemple : negh --- neqqa 'tuer'.
- L'usage de tifinagh s'est surtout développé dans les régions d'Afrique
du Nord qui ont connu une influence punique.
- L'orientation originelle est abandonnée au profit d'une pratique
épigraphique punique (i.e. horizontal de droite à gauche remplace
l'usage courant i.e. vertical)
- Il n'existe aucune tradition pré-alphabétique qui permettrait
d'envisager sérieusement l'hypothèse d'une formation autochtone.
ORIGINE AUTOCHTONE INFUENCE PAR LE PUNIQUE ?
Ch. Higounet (1986) estime que les Amazighs n'auraient emprunté aux
Carthaginois que le principe de l'écriture alphabétique : quant aux
caractères, certains auraient été empruntés d'autres puisés dans un
fonds local des signes symboliques.
ORIGINE AUTOCHTONE ?
Plusieurs chercheurs cependant contestent l'origine phénicienne. (St
Gsell (1956), J. G. Février (1956), Friedrich (1966)).L'hypothèse
punique bute en effet sur plusieurs objections.
D'une part, selon Gsell (1956), il est fort probable que les
'Phéniciens' ne se soient pas donnés eux-mêmes le nom de 'Phéniciens',
par lequel les Grecs les désignaient. L'exemple des Amazighs désignés
par un autre nom par les Romains - Barbarus d'où est dérivé le mot
'berbère' - soutient cette analyse.
La deuxième objection émane de la comparaison entre les deux alphabets
et qui montre très peu de ressemblance entre le tifinagh et le
phénicien. C'est notamment l'absence de notation de voyelles initiales
en berbère, le très peu de lettres identiques (6 lettres) et les
différentes dispositions des deux écritures (horizontalement et de
droite à gauche pour le punique et verticalement et de bas en haut pour
le tifinagh) qui ont conduit à douter de cette origine.
Selon St. Gsell (cité par Khettouch 1996 : 58) 'Des figures élémentaires
semblables aux lettres de l'alphabet libyque apparaissent déjà,
mélangées à des animaux, sur des gravures rupestres relevées un peu
partout en Afrique du Nord et antérieures au premier millénaire avant
J.C.' Selon le même auteur, ces écritures pourraient être le résultat de
l'évolution d'un système pictographique où des images seraient devenues
des signes phonétiques. La date de l'apparition de ces figures exclut le
lien entre le libyque et le punique. Même constat pour Gabriel Camps
(1968 - pp 47 : 60) : le libyque est anté-punique et rien ne prouve que
son alphabet a été importé. J. Friedrich (1966), de son côte, soutient
que l'alphabet berbère est une soeur de l'alphabet sémitique plutôt
qu'un descendant emprunté.
QUELLE CONCLUSION ?
Faute de preuves inéluctables, nous ne pouvons soutenir une hypothèse au
profit d'une autre. Il est évident que le sentiment identitaire nous
pousserait à adopter et défendre l'origine autochtone. Mais la rigueur
scientifique et la raison nous obligent à attendre d'autres travaux sur
l'alphabet amazigh pour trancher cette question. Le libyque est un
domaine très peu investi, un champ d'investigation très large où
beaucoup de recherches spécialisées restent à faire. Seule conclusion
incontestable : les Amazighs disposaient d'un système d'écriture à une
époque où plusieurs cultures en étaient encore au stade pré- historique

